« la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs ». DESCARTES
"Dans la lecture, l’amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amislà , si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret." PROUST
Quand j'étais au lycée, certains élèves me reprochaient de ne parler que de livres. Je lisais tout le temps, dès que j'avais un moment. Je m'oubliais dans la lecture, j'oubliais
le quotidien, la réalité. Je me plongeais dans des classiques qui me donnaient l'impression de m'élever intellectuellement. Comme on ne me prenait pas au sérieux à l'école, comme chez moi on me rabaissait constamment, je fuyais le réel par l'imaginaire pour retrouver ma dignité. Aujourd'hui encore, quand je me sens mal, je me plonge dans un livre. Pourquoi ? Parce que les livres ne me jugent pas, contrairement à bien des gens. Lire m'a sauvé, et me sauve encore, de la dépression.
Lire fait partie de ma ligne de conduite, cependant aujourd'hui il est très difficile de trouver des personnes qui aiment vraiment lire. J'ai rencontré des "boulimiques de livres", des gens qui lisaient un bouquin en deux heures, sur écran exclusivement, sans rien avoir à en dire après l'avoir fini. Or, pour moi être lecteur consiste avant tout à prendre le temps de s'imprégner des phrases, des mots de l'auteur. On y réfléchit pendant plusieurs jours, on en rêve la nuit, on aime les personnages. De cet état d'esprit, je ne peux plus du tout en discuter avec quiconque désormais.
Les blogs littéraires, d'ailleurs, m'ont déçu, parce que ça sent l'industrie du bouquin. Je me demande souvent comment ces personnes font pour écrire des articles tous les jours ou presque : le livre ne semble être qu'un produit de consommation comme un autre, cela m'attriste. Ce que je reproche aux blogs littéraires, c'est leur désolante "objectivité", je n'y vois presque jamais la trace d'émotions ou pensées personnelles, je ne découvre pas l'empreinte que le livre a eu sur le lecteur. C'est triste de rester aussi froid, aussi extérieur. Pour moi, lire est un moment d'amitié, une intimité, une compagnie qui nous apprend quelque chose, nous fait évoluer, grandir, nous interroge.
J'ai été surpris, et ravi, de découvrir cet essai sur la lecture. Marcel Proust définit la lecture comme l'impulsion d'un autre esprit au sein de notre solitude. Elle est salvatrice quand elle nous incite à retrouver la puissance de penser par nous-même et de créer, mais elle peut être dangereuse quand l'esprit reste dans sa paresse et trouve dans la lecture une sorte de plat cuisiné tout prêt qui ne nous pousse plus à la recherche de la vérité comme idéal.
Cet essai est une formidable aubaine pour réfléchir sur notre rapport au livre. Actuellement, nombreux sont les gens qui préfèrent matter passivement leurs iphones plutôt que de rester seuls avec un livre papier qui les enrichit intérieurement. Les gens lisent de moins en moins, se cultivent de moins en moins. Non que je me prenne pour un exemple de grande culture, mais je suis curieux et autodidacte, j'aime découvrir, apprendre. Quand je faisais mes études en philosophie à la sorbonne, j'aimais tout spécialement aller à la bibliothèque des livres rares, un coin peu connu des étudiants découvert au hasard de mes déambulations dans les rayons et couloirs. On ne pouvait pas emprunter les livres, qui étaient présentés sur des coussins rouges, comme des objets précieux. Quand j'étais en salle de cours, j'aimais lever la tête et voir ces rangées de livres anciens derrière des vitrines, des exemplaires usés de descartes, aristote, kant...Cela me rassurait de voir tous ces ouvrages , je me connectais à leur contenu, à leur amitié, à ce qu'ils me donnaient. Or, aujourd'hui, on lit pour se vider la tête avec des romans de gare qui finissent à la poubelle tant les mots de l'auteur sont creux voire repoussants. Ma personnalité s'est constuite avec les livres, mais désormais, parfois, je me sens déconstruit par cette absence d'intérêt et d'amour envers les livres.
ça m'a fait du bien de m'imprégner de cet essai sur les livres, je me sens moins seul.
"ce livre, ce n’était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu’aux gens de la vie, n’osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l’air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d’eux."
"la lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l’occasion de connaître autour de nous."
"ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n’est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à -dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même."
"Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de discipline curative et être chargée, par des incitations répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans la vie de l’esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques."
"Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l’effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n’avons qu’à prendre la peine d’atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d'esprit."
" À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce que l’on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un défaut de l’être ; la lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée tout ce qui fait la laideur des autres."
"la lecture et le savoir donnent les « belles manières » de l’esprit. La puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne pouvons la développer qu’en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre vie spirituelle. Mais c’est dans ce contact avec les autres esprits qu’est la lecture, que se fait l’éducation des « façons » de l’esprit."
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